Les deux vies de Marguerite

Marguerite Donnadieu, dont le nom de plume devint Marguerite Duras, vécut deux vies : la première en ex-Indochine, dans un village au Sud de l’actuel Vietnam où son père travaillait ; la seconde à Paris, dans les mouvements résistants de la Seconde Guerre mondiale.

Sa première vie, de sa naissance en 1914 jusqu’à l’obtention de son bac en 1932, prend place entre Saïgon et le delta du Mékong. Ce fonctionnement est commun a de nombreux enfants des colonies, ceux dont les parents se sont portés volontaires pour travailler en Cochinchine. Marguerite et ses frères parlent couramment vietnamien et la famille n’hésite pas à braver les normes coloniales de l’époque en vivant au plus proche des habitants du Viêt Nam : « Pourquoi devrions-nous vivre séparés alors que nous sommes les mêmes ? Certes nous ne nous ressemblons pas mais je n’ai pas besoin d’avoir la même couleur de peau ou les mêmes yeux que mes amis pour jouer avec eux. » Cette période reste assez tumultueuse, car son père tombe gravement malade en 1921, et se voit rapatrié en métropole. Il meurt le 4 décembre et est inhumé dans le Sud de la France.

À la suite de ce décès, la famille déménage régulièrement. Après un retour à Duras, dans le Sud-Ouest de la France, leur mère institutrice est affectée à Phnom Pen, capitale du Cambodge. Ce ne fut qu’un interlude avant le prochain poste de sa mère à Vῖnh Long, puis à Sa Đéc. C’est au Cambodge qu’ils font l’achat d’un polder, bout de terre gagné sur la mer généralement à un niveau plus bas, qui malheureusement causera plus d’ennuis que de bonheur à la famille. Malgré les problèmes qu’il suscita, il fut l’inspiration du roman Barrage contre le Pacifique.

Marguerite passe finalement son baccalauréat au Viêt Nam. Ses années d’expatriation furent ponctuées d’expériences et rencontres qui l’ont assez marqué pour qu’elle décide de les coucher sur papier dans ses romans, comme dans L’Amant, ou L’Amant de Chine du Nord.

Ainsi si passèrent les années formatrices de la vie de Marguerite Duras, qui deviendra l’une des femmes les plus influentes de la littérature française. La seconde partie de sa vie deviendra également la base de nombreux de ses romans.

Après l’obtention du baccalauréat, Marguerite Duras rentre étudier en France. Un évènement marquant du début de sa vie en métropole est sa rencontre avec Robert Antelme en 1936. Elle est plongée dans des études de mathématiques à la faculté de sciences, tandis qu’il étudie le Droit. Les deux se marient en 1939.

Cette période de sa vie débute également avec son engagement actif contre le racisme, alors normalisé par le Ministère des Colonies, et le ministre clame : « On ne peut pas mêler cette race jaune à notre race blanche », il est du devoir « des races supérieures de civiliser les races inférieures ». Duras était considérée comme une figure influente mais aussi comme femme mariée à une personne d’influence, et écrivit des articles contestataires. Elle finit par démissionner en 1940 et devient secrétaire générale du Comité d’Organisation du Livre en 1942.

Grâce à ce nouveau poste, elle vient à rencontrer de nouvelles personnes, dont d’autres artistes voulant contester l’occupation allemande. Le couple Antelme-Duras accueille alors de nombreuses réunions de résistance clandestines dans leur demeure du 5 rue Saint-Benoît. C’est ainsi, qu’avec Dionys Mascolo et Dominique Aury se crée la résistance du Groupe de la rue Saint-Benoît qui sera par la suite rejoint par de nombreux intellectuels et écrivains parisiens.

C’est à ce moment que Marguerite Duras écrit ses premiers livres. D’abord Les Imprudents en 1943 puis de nombreux autres jusqu’à ce que le groupe, affirmant son point de vue résistant, tombe dans un guet-apens. Robert Antelme est capturé et envoyé dans le camp de Dachau. Les autres fondateurs parviennent à s’échapper et tentent alors par tous les moyens de le faire libérer. Dans le roman La Douleur, publié en 1985, est décrite la descente aux enfers que vit le groupe résistant, et notamment les pensées qui agitent l’esprit de Marguerite jusqu’à la libération d’Antelme.

Après ce drame, la vie de l’autrice prend enfin une tournure plus tranquille. Ainsi dans l’adaptation au cinéma de La Douleur, les dernières scènes sont un après-midi ensoleillé à la plage.

En 1947, elle divorce et se remarie avec Dionys Mascolo. S’en suit la chasse aux intellectuels par le Parti Communiste Français dont Marguerite fut victime, dénoncée par ses anciens collègues du PCF sur des critiques à l’égard de Louis Aragon. Malgré cela, elle reste une activiste engagée contre le racisme ou la guerre d’Algérie et milite pour le féminisme et le droit à l’avortement.

Elle se sépare de Dionys Mascolo en 1956 et commence à être de plus en plus prolifique et diverse dans ses œuvres. Certains de ses livres sont adaptés au cinéma, tandis qu’elle travaille en collaboration avec des réalisateurs afin d’écrire des scénarios, comme pour Hiroshima mon amour en 1959 avec Alain Resnais.

Elle continuera à mener des projets et des collaborations sur le reste de sa carrière malgré la dégradation de son état de santé dans les années 1990. Elle meurt finalement le 3 mars 1996 dans l’appartement de la rue Saint-Benoît.

Marguerite Duras reste une figure en avance sur son temps dans l’affirmation de sa condition de femme et de ses droits.

Par l’obtention du Baccalauréat, elle était une femme libre de s’instruire, et d’enseigner.

Par l’étude de nombreuses disciplines après son baccalauréat, elle était une femme instruite, libre de penser et de s’imposer dans un monde d’hommes.

Par l’obtention du permis de conduire et d’une voiture, elle était une femme libre de vivre et de se déplacer.

Par son engagement et sa signature du Manifeste des 343 (appelant à la légalisation de l’avortement), elle était une femme libre de son corps.

Par son divorce, elle était une femme libre et indépendante de faire ses propres choix.

Par son parcours, elle montre qu’elle était libre d’écrire sa propre vie.


Par Anna Freund

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